Nous vivons à une époque où la désinformation circule plus vite que jamais. Un mensonge traverse les réseaux sociaux en quelques secondes tandis que la vérité exige des heures de travail pour être rétablie. Ce constat, formulé par Alberto Brandolini en janvier 2013, décrit un phénomène aussi ancien que préoccupant : le principe d’asymétrie des conneries. Le programmeur italien, également mathématicien, a énoncé cette règle en regardant une interview télévisée de Silvio Berlusconi par le journaliste Marco Travaglio. Il constatait que l’ancien Premier ministre diffusait des fake news en quelques instants, sans contradiction réelle, alors qu’il faudrait un travail considérable pour rétablir les faits.
Popularisé via un tweet devenu viral en 2013, ce principe révèle une réalité troublante : produire du baratin demande infiniment moins d’efforts que de le réfuter. Nous visiterons comment cette loi s’illustre dans les débats médiatiques, comment internet amplifie ce phénomène, quelles techniques manipulatrices exploitent cette asymétrie, pourquoi l’inversion de la charge de la preuve constitue un piège, et enfin pourquoi nous devons continuer à combattre la désinformation malgré le coût énergétique considérable.
Table de matière
ToggleUne arme redoutable dans les débats télévisés et politiques
Dans un face-à-face télévisé, chaque intervenant dispose théoriquement du même temps de parole. Pourtant, cette égalité apparente crée un déséquilibre profond. Un individu peut facilement avancer plusieurs arguments-chocs complètement faux en quelques secondes. Son contradicteur n’aura jamais la possibilité de lui répondre point par point dans le temps imparti.
Jean-Marc Jancovici résume parfaitement cette situation : lorsque nous avons un temps égal pour quelqu’un qui a dit quelque chose d’inexact et quelqu’un qui essaie d’expliquer pourquoi c’est inexact, la personne qui tente d’expliquer perd toujours. Cette réalité donne un avantage considérable à celui qui ment.
Certains politiques, notamment d’extrême droite, ont parfaitement compris comment exploiter cette arme lors de débats ou d’interviews. Ils enchaînent des affirmations chocs sans fondement, sachant que leurs opposants ne pourront jamais tout contredire. L’exemple du débat sur BFMTV concernant les soulèvements de la terre illustre ce mécanisme : le député Antoine Léaument a subi cette stratégie face au conseiller régional Aleksandar Nikolic, qui a enchaîné en quelques secondes plusieurs affirmations fausses impossibles à contredire en cinq minutes.
Les formats courts, calqués sur les chaînes d’information en continu, aggravent ce phénomène. Ils ne laissent guère de place aux développements nécessaires pour réfuter méthodiquement les mensonges. De nombreuses personnes sont victimes d’un biais de confirmation : si nous avons un a priori sur un sujet, nous croirons plus facilement l’individu qui va dans notre sens que son opposant, même si l’un ne fournit aucun argument et l’autre fait un long développement scientifique rigoureux.
Le rôle amplificateur des réseaux sociaux et d’Internet
Le développement d’internet et des médias sociaux a donné à la diffusion de fausses informations une puissance inégalée. La rapidité est extrême et la portée potentiellement mondiale. Un baratin alarmiste peut faire le tour de la planète avant que quiconque ait eu le temps de vérifier sa véracité.
Les algorithmes jouent un rôle déterminant dans cette dynamique. Ils valorisent les contenus qui suscitent le plus de réactions et provoquent des polémiques. Plus une vidéo ou un article sera outrancier, plus il aura de chance de déclencher des commentaires et donc d’être mis en avant. Les algorithmes favorisent le buzz plutôt que la vérité, créant un écosystème informationnel toxique.
Laurent Vercueil identifie trois asymétries principales dans ce processus. L’asymétrie de l’impact assure au baratin un impact bien plus élevé que tous les démentis qui suivent. L’asymétrie de la rétention mnésique signifie que la trace laissée dans la mémoire par le baratin est bien plus profonde que toutes les informations qui viendront ensuite le démentir. Lorsqu’une contre-vérité fait le buzz, elle laisse souvent plus de traces que ses dénégations.
Enfin, l’asymétrie de l’onction confère à celui qui propage du baratin une aura avantageuse. En revanche, celui qui tente de ramener à la raison apparaît comme un rabat-joie, un trouble-fête ou un monsieur-je-sais-tout. Gérald Bronner a décrit ces mécanismes d’influence dans La démocratie des crédules, paru aux PUF en 2013, montrant comment internet devient un amplificateur assourdissant des théories les plus fumeuses.
Le scoopisme aggrave cette situation. Cette propension à détecter, apprécier et propager un scoop répond à un besoin de nouveauté et de spectacle. L’internaute qui diffuse une information extraordinaire espère qu’un peu de l’attention suscitée lui reviendra en propre. L’expérience du vidéaste G Milgram durant la pandémie de covid-19 illustre parfaitement ce mécanisme : en propageant volontairement une fausse nouvelle, il a démontré qu’en quelques jours le document falsifié avait fait le tour de la toile et s’était diffusé à une vitesse folle sur les réseaux sociaux.
Le Gish Gallop ou la technique du millefeuille argumentatif
Le Gish Gallop constitue une technique particulièrement pernicieuse pour exploiter le principe d’asymétrie. Elle consiste à noyer son interlocuteur sous une avalanche d’arguments faux ou exagérés en un minimum de temps. Cette stratégie tire son nom de Duane Gish, un débatteur redoutable appartenant à la mouvance créationniste, qui adorait submerger ses adversaires avec une pluie d’arguments fallacieux.
Le mécanisme est simple mais dévastateur : empiler des arguments pseudo-scientifiques très rapidement pour donner une impression de densité au propos. L’opposant se trouve devant un choix impossible. Ne pas répondre pourrait laisser croire qu’il serait embarrassé. Mais répondre lui fera perdre de précieuses minutes au risque de s’écarter du sujet. Chaque point soulevé prend beaucoup plus de temps à réfuter qu’à affirmer, créant un déséquilibre temporel rédhibitoire.
Cette technique devient encore plus pernicieuse lorsque son utilisateur met sur la table des points qui n’ont rien à voir avec le sujet. Le documentaire Hold-Up en 2020 a fait du Gish Gallop sa méthode d’argumentation, enchaînant des théories complotistes sans laisser le temps de montrer leurs incohérences.
Mehdi Hasan, journaliste britannique, suggère trois étapes pour battre cette stratégie. Au départ, la réfutation du point faible : choisir l’argument le plus stupide que le galopeur a présenté et réduire cet argument en lambeaux. Deuxièmement, ne pas changer de sujet et ne pas passer à autre chose avant d’avoir définitivement détruit l’absurdité et clairement exposé le contre-argument. Troisièmement, appeler la stratégie par son nom en disant explicitement : « Il s’agit d’une stratégie appelée le Gish Gallop. » Ne pas se laisser tromper par le flot d’absurdités permet de démasquer la manipulation et de reprendre le contrôle du débat.
L’inversion fallacieuse de la charge de la preuve
Face aux complotistes et aux racontars, deux écoles tentent de répondre. La première consiste à apporter systématiquement les preuves contraires, ce qui prend du temps et de l’énergie. La deuxième refuse catégoriquement d’apporter la preuve du mensonge, refusant de rentrer dans un débat stérile.
L’inversion de la charge de la preuve constitue un principe fallacieux. C’est à celui qui avance un fait d’apporter la charge de la preuve, et non à son interlocuteur. Quelqu’un qui dirait « je pense que la terre est plate, prouvez-moi que j’ai tort » fait une injonction fallacieuse à devoir prouver le contraire. La réponse appropriée est : « Ces propos sont erronés, donnez-moi les preuves », sans argumenter davantage.
Bertrand Russell, mathématicien et philosophe, a proposé l’analogie de la théière pour illustrer ce principe. Dans Is there a God ?, il affirme : si nous suggérions qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire. Cette analogie montre qu’il est simple d’énoncer un fait absurde et simple de laisser à l’interlocuteur le soin d’apporter le contraire.
Russell a utilisé cette analogie pour contester l’idée que la charge des preuves des croyances religieuses doive reposer sur l’agnostique. C’est au contraire à celui qui adhère à des croyances de confirmer leur validité. L’analogie permet de clore un débat face à une idée fallacieuse : « Tu penses ceci ? Eh bien moi, je crois à la théière qui circule entre la terre et Mars. Personne ne pourra prouver le contraire. »
Dans le domaine du droit, l’inversion de la charge de la preuve n’a pas lieu. Le principe juridique repose sur l’idée que chacun doit prouver ce qu’il avance, selon l’article 1353 et suivants du code civil. La charge suit le principe de la mobilité : le demandeur doit apporter la preuve de ce qu’il invoque, ensuite la charge se déplace vers le défendeur qui doit prouver le contraire pour contester.
Les présomptions légales permettent de dispenser de prouver certains faits lorsque la loi estime qu’il existe une probabilité suffisante de leur véracité. Face à un complotiste, plutôt que de rechercher des contre-arguments, il faut utiliser la présomption : « La science a suffisamment fourni les éléments contraires à ce que vous affirmez. » Cette réponse refuse l’injonction fallacieuse à devoir prouver le contraire et remet la responsabilité de la preuve là où elle doit être.
Pourquoi il faut continuer à réfuter malgré tout
Phil Williamson rappelle dans un article publié dans la revue Nature le 8 décembre 2016 que cela ne doit pas décourager les scientifiques. Démonter, un par un et avec une infinie patience, affirmations sans preuves, racontars grotesques et prétentions pseudo-scientifiques constitue une nécessité vitale. Les derniers événements politiques soulignent l’importance de donner à l’épreuve des faits toute sa place dans la culture du web.
Lorsque nous prenons le temps de débattre avec un menteur, ce n’est rarement pour le persuader lui, surtout à court terme. L’objectif est de faire entendre un autre discours à ceux qui écoutent, extérieurs au débat. Les arguments servant à démentir pourront toujours être nécessaires à d’autres observateurs. Disposer de ressources et de liens à envoyer en un claquement de doigts est une bonne façon de rééquilibrer le match lors de débat en ligne. Donner des armes à ceux qui veulent s’en servir est un objectif important.
L’exemple d’Andrew Wakefield illustre parfaitement pourquoi cette tâche est indispensable. En 1998, ce médecin britannique a signé un article prétendant établir un lien entre le vaccin RRO et l’autisme. Bien que rapidement démentie et ayant conduit à sa radiation, cette fraude a eu un effet dévastateur. Elle est considérée comme le canular médical le plus dommageable des cent dernières années. Des décennies de recherche n’ont pas réussi à éradiquer complètement cette propagande de désinformation.
Débusquer les fadaises et expliquer en quoi elles sont mensongères constituent une tâche aussi ingrate que nécessaire pour éviter que le bullshit ne vienne coloniser les esprits. Nous devons continuer à produire des contenus rigoureux, à vérifier nos sources, à critiquer les informations alternatives qui circulent sans fondement. La communication scientifique joue ici un rôle déterminant pour contrer l’impact des fake news et restaurer la confiance dans les faits vérifiables. Malgré le coût énergétique considérable, la bataille pour la vérité mérite d’être menée au quotidien. Notre capacité collective à démystifier les mensonges, à contredire les théories complotistes et à maintenir un esprit critique face au flot d’informations reste notre meilleur rempart contre la propagation virale des contre-vérités.


