Nous abordons aujourd’hui un concept majeur de la psychanalyse : le clivage psychique. Ce mécanisme de défense représente une division interne du psychisme face à des expériences jugées insupportables. Contrairement au refoulement qui refoule le contenu dans l’inconscient, le clivage opère une véritable scission au sein du moi ou de l’objet. Le sujet sépare ainsi ce qui lui apparaît comme bon de ce qu’il perçoit comme mauvais. Freud et Melanie Klein ont tous deux travaillé cette notion centrale, chacun avec une perspective distincte. Nous étudierons comment ce processus psychique fondamental structure la vie mentale, de l’enfance à l’âge adulte.
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ToggleLe clivage du Moi : quand le psychisme se divise
Le clivage du Moi constitue un processus élaboré sous la pression conjointe du Surmoi et des contraintes externes. Cette opération psychique vise principalement à lutter contre l’angoisse qui menace l’intégrité subjective. Le moi se trouve alors contraint de trouver des solutions face à des conflits internes insurmontables.
Nous distinguons deux formes principales de cette séparation défensive. D’une part, la séparation avec l’expérience douloureuse elle-même, qui permet d’éviter la confrontation directe avec la souffrance. D’autre part, la séparation avec la partie de soi ayant vécu cette expérience traumatisante. Dans ce second cas, une part entière de la personnalité se trouve isolée du reste du fonctionnement mental.
Le clivage du Moi préserve la partie positive liée aux pulsions de vie, tout en isolant la partie négative associée aux pulsions destructrices. Cette organisation psychique offre un avantage illusoire : elle économise le déplaisir. En abandonnant toute cohérence entre les éléments conflictuels, la personnalité se scinde en deux parties distinctes qui s’ignorent mutuellement. Cette division permet temporairement d’échapper à la conscience du conflit intérieur.
- La préservation de la partie libidinale positive du moi
- L’isolement des aspects agressifs et destructeurs
- L’évitement de la conscience du conflit psychique interne
- La protection contre une angoisse trop intense
L’enfant clive notamment les aspects de lui qu’il ressent comme hostiles envers ses objets d’amour. Ces aspects clivés du moi peuvent être perdus temporairement ou définitivement. Nous observons ainsi que certaines parties de la personnalité restent inaccessibles pendant de longues périodes. Cette perte peut affecter profondément le développement ultérieur de la santé mentale.
Faute d’appréhender l’objet comme permanent et stable, le sujet ne parvient pas à accepter l’ambivalence. Il se vit alors comme entièrement bon ou entièrement mauvais, sans nuance possible. Cette vision dichotomique de soi-même reflète l’impossibilité d’intégrer des sentiments contradictoires. Le clivage permet ainsi de préserver le bon Objet du mauvais Objet, évitant toute contamination entre ces deux représentations antagonistes.
Les apports théoriques de Freud et Melanie Klein au concept de clivage
Freud considérait le clivage comme une caractéristique fondamentale de la vie psychique. Paradoxalement, cette importance même l’avait conduit à laisser cette notion au second plan durant la majeure partie de son œuvre. Selon des travaux publiés dans les années 1930, ce n’est qu’à la fin de sa carrière qu’il développe véritablement ce concept.
L’introduction de la deuxième topique (ça, moi, surmoi) conduit Freud à examiner les relations complexes entre ces instances. Il s’intéresse alors particulièrement à la fragilité du moi, instance vouée à subir de multiples pressions contradictoires. Le mécanisme du clivage représente une forme extrême de compromis entre les exigences du ça et celles de la réalité extérieure.
L’exemple du fétichisme illustre parfaitement cette dynamique contradictoire. Dans ce cas clinique, le moi dénie et reconnaît simultanément la castration. Cette coexistence paradoxale montre comment deux réactions opposées peuvent se maintenir comme noyau d’un clivage du moi. Le sujet donne satisfaction aux deux parties du conflit, mais au prix d’une brisure interne permanente.
- Le moi reçoit les pressions contradictoires du ça et de la réalité
- Une déchirure interne s’installe comme solution de compromis
- Cette division ne guérit jamais et tend à s’agrandir
- Le processus s’étend progressivement à d’autres domaines psychiques
Cette déchirure ne guérira jamais et tend même à s’agrandir avec le temps. Freud voit dans ce processus une caractéristique du fétichisme qu’il étend finalement à la névrose en général. Le clivage devient ainsi le phénomène le plus général de la vie psychique elle-même.
Melanie Klein développe une approche différente mais complémentaire. Selon elle, le clivage constitue la source de toute vie psychique, normale comme pathologique. L’enfant naît déjà doté d’un moi rudimentaire, immédiatement exposé au conflit entre pulsions de vie et pulsions de destruction.
Ce conflit initial conduit l’enfant à projeter à l’extérieur ce qui relève des pulsions destructrices. Inversement, il introjecte ce qui relève des pulsions de vie. De ce double mouvement résultent deux clivages fondamentaux. Le clivage de l’objet partiel (dont le sein maternel constitue le prototype) sépare bon et mauvais objet. Le clivage du moi résulte quant à lui de la faiblesse du moi précoce.
Le moi introjecte également ses objets destructeurs, ce qui le conduit à se sentir persécuté par cette partie interne des mauvais objets. Cette persécution interne génère une angoisse considérable. L’issue de ce conflit passe par la capacité d’appréhender l’objet comme total et par la construction corrélative d’un moi unifié. Par contre, comme l’expliquait William Sheller lors de ses confidences sur sa vie sentimentale, accepter les contradictions internes constitue un travail psychique permanent. Cette unification ne se réalise jamais définitivement sans retombées dans les processus de clivage.

