En ville

« Le crack revient sans atteindre le niveau des années précédentes »

Interview de Christian Meyer, commissaire central depuis trois mois, chef du deuxième district. Il évoque plusieurs dossiers pour le JSD. Notamment celui du trafic de drogue.



Le JSD: Quelles sont les spécificités du territoire ?


Christian Meyer: Saint-Denis est dans le District 2 (1), l’un des plus difficiles des quatre du département en nombre de faits constatés. S’ajoute à ça de nombreuses incivilités dans tous les domaines. Ce qui nous distingue, ce sont les vols à l’arraché qui entrainent une certaine forme de violence, même s’il n’y a pas forcément de coups portés, ainsi que les vols à la portière. C’est une caractéristique d’un territoire très étendu et traversé par de nombreux axes. On n’est pas le seul endroit, mais on reste malheureusement l’un des plus impactés dans le département.

Même si les chiffres sont toujours élevés, ils sont un peu meilleurs sur les 4 premiers mois de l’année, comparés à 2010, avec une baisse de 2,5%. Un autre phénomène évident, c’est le trafic de drogue, un fléau qui touche Saint-Denis, mais aussi tout le district. On est sur des niveaux de trafic assez hauts, à la fois dans les cités et le centre-ville.


Le JSD: Assiste-t-on à un retour du deal de crack dans le quartier de la Gare ?


Christian Meyer:
Le crack revient, mais sans atteindre le niveau des années précédentes. C’est plus dispersé, moins visible. Plusieurs pôles ont remplacé la scène ouverte d’avant. Le problème n’est pas réglé en profondeur, démanteler un réseau prend du temps.

Il faut également faire de la police administrative, pour contrôler des établissements recevant du public qui peuvent être des points de fixation de certains délinquants. On regarde de plus près si ces commerces sont en règle au point de vue du droit du travail, des réglementations.. Il peut y avoir du travail clandestin. Rue Ernest-Renan, on a fermé un commerce totalement clandestin, créé dans l’illégalité parfaite. On lui a fait baisser le rideau immédiatement. C’était un point où se tenaient des dealers de crack.


Le JSD: Quelle approche adopter face au trafic de drogue dans la ville ?


Christian Meyer:
Il s’agit de réseaux structurés, difficiles à démanteler parce que les trafiquants sont ingénieux. Cela demande des enquêtes judiciaires approfondies, un travail plus ingrat dont les résultats ne sont pas perceptibles tout de suite par les gens. Il faut parfois plusieurs mois avant de faire tomber des têtes de réseau. La présence policière en tenue n’est qu’une partie de la réponse. En même temps, on ne peut pas abandonner le terrain, donc on conjugue l’approche ordre public et l’approche judiciaire. L’un n’empêche pas l’autre, mais il faut les combiner astucieusement. Ce n’est pas toujours évident de marier les modes de surveillance entre policiers en civil et ceux en tenue.

Parce que si vous densifiez trop la présence en uniforme, vous pouvez interrompre le trafic momentanément, mais il repartira juste après. Il faut déployer un travail mixte. Quand on fait des opérations très visibles, c’est pour répondre au sentiment d’insécurité, mais ce n’est pas avec ça qu’on fait les belles affaires et les enquêtes de fond.

On fait régulièrement des découvertes de quantités plus ou moins importantes de drogue dans les parties communes. Mais la grosse quantité est en milieu fermé privé. Comme dans l’épicerie, le trafic de drogue a ses grossistes, ses demi-grossistes… Le petit stock est pour écouler. Si vous prenez quelqu’un qui a une petite quantité sur lui, la suite judiciaire va être très faible, il peut vite recommencer.



Le JSD: Qu’en est-il des violences urbaines ?


Christian Meyer:
  Les phénomènes de violence urbaine (prises à partie des policiers, incendies de voiture, de poubelle, projectiles), sont en baisse même si une situation peut dégénérer à tout moment. C’est plutôt encourageant, et en même temps cela pourrait vouloir dire que le business est bien ancré, et qu’on se fait discret en limitant les comportements de provocation à l’égard de la police. C’est à prendre avec précaution, mais à prendre comme un phénomène plutôt positif, car on a une vraie régression des violences urbaines.


Le JSD: Y a-t-il eu des interpellations suite à l’entrée en vigueur de la loi du 11 octobre 2010 sur le port du voile intégral ?


Christian Meyer:
Il y a eu une interpellation le premier jour, mais c’était provoqué : la personne avait fait venir M6, probablement pour nous tester plus qu’autre chose. Elle a accepté de montrer son visage au commissariat sans problème, et n’a pas été verbalisée. Nous avons procédé à un simple rappel à la loi. Nous sommes sur une voie préventive et pédagogique plutôt que répressive.

Un flyer a été édité, destiné au public. On essaie de vérifier que les femmes ne sont pas contraintes.


Le JSD: Quelles sont les implications pratiques de la réforme de la garde à vue ?


Christian Meyer:
Je n’ai pas assez de recul ici, car les avocats étaient en grève (jusqu’à lundi). On s’adaptera à la loi sans état d’âme, c’est notre métier de l’appliquer. Mais on ne peut pas nous empêcher de penser que ça va compliquer nos enquêtes, même si on conçoit parfaitement que toute personne a droit à un défenseur.

Ce n’est pas sur le débat idéologique qu’on se place, mais sur un versant technique. Nos enquêtes, déjà difficiles, avec beaucoup d’écritures, vont être encore complexifiées et ralenties, alors que le temps de l’enquête est court. Notre crainte, c’est de passer beaucoup de temps dans le formalisme aux dépens du fonds.



Le JSD: La sécurité est-elle l’enjeu principal du développement de Saint-Denis?


Christian Meyer:
La sécurité, ce n’est pas seulement la police, le délinquant, la garde à vue. Les policiers ne sont pas les seuls acteurs. Il ne s’agit pas dédouaner la police. On a une importance réelle, forte, j’en suis parfaitement conscient, mais il faut éviter d’attendre de la police nationale qu’elle ait la clés de tous les problèmes.

La police toute seule, malgré tous ses efforts, et elle en fait – l’activité policière est très soutenue depuis des années, avec une courbe des arrestations exponentielle – ne peut pas tout régler.

Arrêter les délinquants et aider le public dans ses démarches et son traumatisme - et nous pouvons améliorer notre prestation en terme d’accueil et d’accompagnement du public - ce sont nos deux missions, que je place à égalité. Mais si on veut améliorer durablement, en profondeur la sécurité sur une ville comme Saint-Denis, il faut qu’il y ait, plus encore qu’ailleurs, une vraie synergie des acteurs, une approche globale. Sinon, on n’y arrivera pas. Tout est interconnecté.

Quand vous faites de la sécurité, il faut avoir en tête ce qu’on appelle la prévention situationnelle, c’est-à-dire ouvrir les quartiers, les désenclaver, améliorer les transports, faire venir de l’emploi...

Il faut travailler ensemble, sinon, dans des endroits aussi difficiles que Saint-Denis, ça ne marchera pas, et cette ville, qui a de vrais atouts en terme de positionnement territorial, et de vrais projets de développement, perdrait le fruit de ses efforts si la délinquance restait au même niveau.


Propos recueillis par Sébastien Banse


(1) Le District 2 comprend six commissariats qui regroupent onze villes : Saint-Ouen, Aubervilliers, La Courneuve (avec Le Bourget et Dugny), Epinay (avec Villetaneuse), Stains (avec Pierrefitte), et Saint-Denis (avec l’Île-Saint-Denis).

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