À la une Cultures

Histoire
/ Un toubib au temps des colonies

Dans son dernier livre, l’historien Guillaume Lachenal retrace les pas du médecin commandant David qui gouverna la « région médicale du Haut-Nyong », au Cameroun, pendant la seconde guerre mondiale. Le chercheur dionysien analyse avec talent une utopie coloniale.
L'hôpital de Messamena, dans la région du Haut-Nyong, au Cameroun, en 2013
L'hôpital de Messamena, dans la région du Haut-Nyong, au Cameroun, en 2013

Fin 1939, le médecin commandant David débarque au Cameroun pour prendre le commandement d’une région entière. Secondé par cinq confrères, le docteur s'apprête à recevoir « les pleins pouvoirs à l’exclusion de toute autre autorité administrative ou militaire. » Le livre de Guillaume Lachenal retrace le parcours de ce Médecin qui voulut être roi et l’utopie coloniale au cœur de l’expérience de gouvernement de la « région médicale du Haut-Nyong ».

Libérer l’indigène de la misère et de la maladie, « de gré ou de force » : l’idéal émancipateur des médecins emprunte les méthodes autoritaires de l’entreprise coloniale. « Le projet du Haut-Nyong s’en tient à une version assez rudimentaire, quoique radicale, de l’hygiène rurale de l’époque », résume l’auteur, « une variante provinciale et militaire, autoritaire et affective, bricolée et grandiloquente. A la Société des Nations on dirait : French style ».

Ecartelée entre humanisme et brutalité, rêves grandioses et échecs cuisants, l’ambition des médecins ne survit pas aux années de guerre. « Je ne crois pas que l’expérience ressemble ni à une version coloniale de Surveiller et Punirni à un projet réussi de développement », écrit l’historien,« mais à quelque chose de plus banal, de plus médiocre, de moins cohérent et de moins raisonnable à la fois, où l’impuissance, le dépit, voire le délire avaient leur place. »

Même constat sur l’île de Wallis, au milieu du Pacifique, où Lachenal se rend pour remonter le temps. Là-bas, avant la guerre, le médecin résident David avait eu une première occasion d’expérimenter « l’administration médicale directe » en recevant les pleins pouvoirs à la mort du roi.

Imbriqué dans un compromis politique complexe entre la République, les notables locaux et les missionnaires maristes, le « résident-régent » a laissé dans la riche histoire orale de Wallis le souvenir d’un réformateur infatigable qui a transformé l’île par l’agriculture, la médecine et le sport. Mais « le temps de David » fut aussi « un temps de faim, de familles qui ne se voyaient plus, de femmes qui faisaient tout, de champs abandonnés pour aller casser des pierres. »

Dès lors, comment concilier ces mémoires où l’abjection du « cirque tout à fait baroque et ridicule » que fut la colonisation cohabite avec la nostalgie d’une promesse, enterrée mais jamais oubliée, d’égalité et de progrès ? Comment raconter ?

Lachenal choisit d’allier le récit de l’enquête au récit historique. Au cours de ses déambulations, à l’affût de la surprise, du « trébuchement », le chercheur relève les traces qui subsistent, dans les archives, mais aussi dans les paysages et les imaginaires : le refrain d’une chanson, les ruines des léproseries — traces au sens archéologique, qui font advenir le passé par leur irruption dans le présent.

Travail de précision pour remettre les choses à leur juste place, défi d’écriture pour y parvenir. Loin des grands récits manichéens, cette histoire s’offre à la fois comme plaidoyer (raté) pour la médecine sociale, comme étude clinique de la mégalomanie, « maladie professionnelle des médecins », et enfin comme fable morale « sur le pouvoir et l’impuissance qui va avec, où la volonté de connaître et de contrôler est pathétique ; où l’arrogance se paye par le ridicule et où le peuple, contrairement à la parabole de Pascal, n’est pas dupe ».


Guillaume LACHENAL, Le Médecin qui voulut être roi

Editions du Seuil, 353 pages, 24 €


Pour en savoir plus: