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/ Fabrique de jihadistes, analyse au long cours

Le Dionysien Pierre Puchot, grand reporter, et Romain Caillet, spécialiste de la mouvance jihadiste contemporaine, signent le livre "Une histoire du jihad en France".
Pierre Puchot et Romain Caillet
Pierre Puchot et Romain Caillet

Une histoire du jihad en France. Ce sous-titre résume l’ambition de l’ouvrage de Pierre Puchot et Romain Caillet qui paraît aux éditions Stock sous un titre en forme de citation à la solennité funeste : « Le combat vous a été prescrit ».

« Il y a bien une spécificité française dans la fabrique du jihad, affirment les auteurs. Parce que sa construction idéologique, politique, sociétale s’inscrit dans le temps, la menace que [les jihadistes] représentent pour la France n’est pas près de disparaître. Or, à ce jour, l’analyse sur le temps long nous fait défaut. » Pour y remédier, leur ouvrage adopte une perspective historique en remontant aux sources d’un phénomène qui se développe depuis près de trois décennies sur notre territoire et que ni la chute de Raqqa, en Syrie, ni le « complet fiasco » des programmes de « déradicalisation sur commande » ne pourront enrayer.

Pour le combattre, il faut déjà le comprendre. En fouillant le corpus « salafiste jihadiste », Puchot et Caillet font apparaître les ressorts d’un courant religieux qui a développé une idéologie propre. « Les partisans du jihad ont sécrété une logique religieuse qui leur est propre. À leurs yeux, cette idéologie forme un tout cohérent. Ils n’ont pas contracté une maladie, ils ont embrassé une vision du monde. » D’autres facteurs d’ordre profane viennent renforcer cette vision : « Dans l’esprit des jihadistes, la violence des États contre les musulmans justifie leur propre violence, les crimes contre les musulmans justifient leurs propres crimes, au nom de la loi du talion. »

Le Dionysien Pierre Puchot, grand reporter qui a couvert le Maghreb et le Moyen-Orient pour Mediapart pendant dix ans, et Romain Caillet, spécialiste de la mouvance jihadiste contemporaine, soulignent le paradoxe troublant d’une politique extérieure française drapée dans les valeurs démocratiques tout en assumant des alliances avec les pires dictatures du monde arabe. Pour colmater les brèches de cette « géopolitique de courte vue », les gouvernements successifs n’ont qu’une solution à proposer : « l’approche sécuritaire. » Or, « de Vigipirate à l’état d’urgence, ce saut sécuritaire n’a en rien enrayé le développement de la violence. Au contraire. »

Mais le jihad est aussi une histoire d’individus. Le livre retrace le parcours de plusieurs d’entre eux. Difficile de dresser un « portrait-robot » du jihadiste français. Il faut plutôt parler de « convergence » d’éléments à des niveaux différents : des facteurs de déclassement dans les parcours personnels, des individus ressources qui distillent leur vision et orientent des destins autour de leurs filières, et des moments chauds dans l’actualité internationale, quand un projet politique déterminé, comme celui de l’État Islamique, suscite ces vocations.

Au terme d’une enquête dense, qui recoupe les témoignages de jihadistes avec de nombreuses sources judicaires et policières, les auteurs formulent des questions à la fois urgentes et lancinantes : « Parmi les combattants du jihad qui sont aujourd’hui de retour en France se trouvent probablement les “vétérans” de demain. […] Trouveront-ils une société moins violente et plus inclusive ? L’actuel président français et ses successeurs seront-ils parvenus à refonder un pacte républicain digne de ce nom ? Quelle démocratie la France aura-t-elle fait émerger ? »


Romain Caillet et Pierre Puchot, « Le combat vous a été prescrit », Une histoire du jihad en France

Editions Stock, 298 pages, 19,50 €.