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Macha Makeïeff au TGP
/ « Célébrer des êtres déclassés, cabossés, abîmés »

Parce qu’elle met en scène La Fuite ! de Mikhaïl Boulgakov, actuellement à l’affiche du CDN dionysien, le JSD a rencontré Macha Makeïeff dans son atelier parisien, là où naissent ses spectacles. Entretien.

Du 29 novembre au 17 décembre, le TGP présente La Fuite !, une pièce de Mikhaïl Boulgakov mise en scène par Macha Makeïeff, dont on avait vu en 2015 un éblouissant Trissotin ou les femmes savantes, de Molière. La Fuite ! se déroule d'octobre 1920 à l'automne 1921 et suit, en huit songes, l'exode et l'exil de Russes blancs, depuis la Tauride jusqu'à Constantinople, en passant par la Crimée et Paris.

Le JSD. Pourquoi avez-vous voulu monter cette pièce ?

Macha Makeïeff. Je connaissais évidemment le romancier Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, mais moins son théâtre. Son écriture s'inscrit dans ce renouveau artistique des années 1920, 1930, qui montre une autre façon d'envisager le regard sur le monde. Dans La Fuite !, j'ai eu l'impression de connaître ses personnages. Il y a là une esthétique en éclats, par fragments, en même temps très composée, comme un quatuor de Chostakovitch. Ces songes produisent un univers psychique alors que l'histoire avance, comme une saga. Quand ils abordaient cette période là, cet effondrement du monde ancien, la guerre civile, cette fracture terrible qu'est l'exil, les Russes blancs, pour les avoir connus puisque j'ai été élevée parmi eux, étaient dans cet étrange état. Boulgakov restitue cela. Et l'idée du rêve, du songe, fait que tout devient possible. L'exactitude historique débouche sur la mise en place du récit de ce que vivent des êtres fracassés d'une façon absolument magnifique. Cela m'a profondément bouleversée. Voilà une manière de célébrer, ce que j'ai toujours fait au théâtre, des êtres déclassés, cabossés, abîmés, toujours au bord de la désespérance et en même temps de la rédemption. C'est ce que choisit Boulgakov de décrire : des vaincus.

Le JSD. En quoi ce texte nous parle aujourd'hui ? Il est très ancré dans une époque mais que nous dit-il de notre temps ?

M.M. Il est dans l'exacte Histoire. Il s'inspire de documents et de personnes réelles pour nourrir ses personnages. Mais Boulgakov fait là une proposition théâtrale comme je les aime : il ne nous dit pas tout. Il y a le contenu littéraire, les dialogues admirables et en même temps, il nous dit : fais à présent ce que tu veux, débrouille-toi avec la scène, le plateau, la troupe...

Aujourd'hui, sa pièce a un écho évident parce qu'il parle de l'exil; il y a une permanence de vies saccagées par la guerre civile et par le fait de devenir apatride et d'être privé de tout, même de sa langue. Il y a la permanence et l'universalité de celui que est rejeté; il y a aussi la course, la fuite, avec cette notion de jeu et de destin. C'est la fuite de nos propres vies, de chacun d'entre nous. Il se pose sans arrêt la question de la finalité de cette fièvre que nous avons à continuer quoi qu'il arrive. Pourquoi on avance, on tombe, on se relève, on avance... Ce qui ne l’empêche pas d'être drôle, facétieux, insolent. Dans une écriture fantastique, ces grandes questions sont là, vivantes.

Le JSD. C'est un texte très construit, découpé en huit songes, huit séquences, on dirait presque huit épisodes d'une série, dans des lieux différents, avec des didascalies très précises, presque cinématographiques. Comment "mettre" cela en scène ?

M.M. C'est un matériau littéraire sublime. Les didascalies de La Fuite ! sont admirables. Ce sont des petits tableaux, très écrits, qui font appel à notre imaginaire. Il n’était pas question de reconstituer une époque. Il faut faire avec nos propres armes, sans trahir ce qui est sa rêverie. La vérité se dit dans l'absolue fiction vue au travers de psychismes ébranlés de gens pas sûrs d'être bien réveillés. N'ont-ils pas rêvés ? C'est cela aussi qui me plait, la gageure de raconter leurs rêves au théâtre ? Pour comprendre les personnages, ressentir leurs failles, Boulgakov propose de mettre en marche notre propre imaginaire. Il faut aussi respecter la musicalité du poète et là, tout est affaire de rythme. Il y a huit songes, dans des registres extrêmement différents et à l'intérieur de chacun, on passe de la satire au drame en deux répliques. Il fallait donc avoir l'oreille à ça, y compris dans la direction d'acteurs, pour leur demander cette virtuosité, cette souplesse, pour passer d'un registre à l'autre avec élégance. Tout est possible car Boulgakov nous dit : "vous avez peut-être rêvé... Je vous ai dit tout ça, mais peut-être j'ai moi-même rêvé... Je ne fais que rapporter un rêve"...

Le JSD. Mais c'est aussi une manière de contourner la censure...

M.M. Bien sûr ! Tout devient possible et il se dédouane politiquement, mais avec une telle insolence, la ruse est si visible que personne n'est dupe. Il a cette extrême élégance qu'est l'humour chez lui, alors qu'il ne peut être publié, ni joué, il est persécuté. Mais on ne peut pas l'empêcher d'écrire. Et il écrit avec frénésie. Il parle de choses terribles, de destruction d'êtres et de valeurs. Il nous dit qu'au pire moment, ce qui sauve, c'est le rire, ce rire d'élégance et de distance, qui fait que rien ne nous sera complètement pris, arraché, confisqué.

Le JSD. Quelle est la place de la musique dans votre spectacle ?

M.M. A côté de la musique vivante jouée par les acteurs, il y a la part si importante du son, celui de Sébastien Trouvé qui est un magnifique créateur d'architecture sonore. Et c'est Jean Bellorini qui réalise la lumière splendide du spectacle au plus près du récit et de la fiction. Travailler ensemble est une vraie conversation artistique, une complicité dans laquelle se noue jour après jour le spectacle.

Le JSD. La Fuite !, c'est aussi une histoire qu'a vécue votre famille...

M.M. Oui, mon grand-père était officier, lui et ma grand-mère étaient combattants, parce qu'il y avait des femmes combattantes, cosaques tous les deux, et ils ont fait l'exact chemin de cette fuite, au mois près. Olga et Georges, ils sont dans La Fuite ! : Tauride, Crimée, ils embarquent pour Constantinople sur des rafiots, ils deviennent apatrides, ils sont vaincus, ils n'ont plus rien, plus d'identité, ils sont dans des camps, ils attrapent le typhus, la malaria... ils dérivent sur la Méditerranée, ce qui fait écho aujourd'hu à la dérive de tant d'êtres. Dans La Fuite !, Boulgakov porte un regard sur les fragilités de chaque personnage, avec une puissance incroyable et avec l'acuité du médecin qu'il est. Pour avoir vécu des choses aussi dures, il sait cet état de sidération entre le sommeil et veille. Tout est si dur qu'on n'en revient pas et on se dit peut-être ai-je rêvé ?

Le JSD. Comment êtes-vous venue au théâtre ?

M.M. D'abord je voulais être pasteur, le goût de la représentation sans doute... Puis, à la suite d'une fracture dans ma famille, le décès de mon frère, j'ai lu avec avidité, comme pour me soigner. La survie était alors dans la fiction. J’ai commencé le théâtre au lycée, puis je faisais des récits avec des objets, Le théâtre était un lieu de fiction absolue mais qui engage le corps, les objets, le réel et ça me paraissait plus vif et risqué que la littérature.

Le JSD. Et vous avez débuté avec Vitez...

M.M. J'étais au conservatoire de Marseille très jeune, puis je suis arrivée à Paris à 19 ans et le Festival d'Avignon avec Mesguich. J'ai rencontré alors Jérôme Deschamps et nous avons créé assez vite une compagnie. Il y a eu la rencontre avec Antoine Vitez au théâtre des quartiers d'Ivry, où j'ai fait mon premier spectacle. Avec Jérôme, nous avions envie de faire une autre forme de théâtre, nous étions assez en colère.

Le JSD. Avec le recul, aujourd'hui, comment regardez-vous le succès phénoménal des Deschiens ?

M.M. Au tout début on nous a dit : vous faites un théâtre de laboratoire ! Des adolescents  d'aujourd'hui me parlent des Deschiens... Nous étions une troupe de théâtre; on jouait tous les soirs. Une troupe chaleureuse, vivante, insolente. Et cette troupe, déjà connue, passe à la télévision. Et là, on fait quelque chose qui parle de la télévision, qui parle de ce petit rectangle. Les personnages des spectacles passent d'une popularité à une autre; ce qui nous sauvait de ce média froid qu'est la télévision c'est que le soir on était sur scène et devant le public, où on ne faisait pas les Deschiens, mais un spectacle de théâtre. Nous étions assez atypiques et dans une sincérité complète. Avec Jérôme Deschamps, nous avions en commun et nous avons toujours le goût pour les gens à côté de la plaque, ceux qui sont en dehors du discours, ceux qui ne savent pas la marche du monde, ceux qui ont raté, ou qu'on a poussés sur le côté, comme ces objets que je mets sur le plateau. Celui, celle qui ne sait pas, plus, où est sa place, alors que le monde continue. Rien ne me bouleverse davantage. Il ne s'agit pas de pleurer sur le sort des uns et des autres. A l'époque, faire rire était quasiment un péché, suspect, dégoûtant; être populaire n'était pas noble et remplir une salle mal vu ! L'esprit de sérieux régnait dans les chapelle. Notre théâtre est un théâtre où on parle des gens, des vraies gens, avec des affinités profondes, avec une telle émotion que ça passe par le rire.  Ceux-là, ils sont au bord de l'abîme. Il faut alors pour les raconter rester sur le fil. Cela fait rire : quand le ciel est vide, il ne reste qu'à rire. Qu'est-ce qu'on peut faire d'autre ? On disparaît ou on rit.

Le JSD. Vous participez aussi à la sauvegarde des films de Jacques Tati...

M.M. Oui. Tati est un grand maitre de la forme. Ils nous disait : "ce que vous racontez, c'est votre affaire, mais comment vous le racontez, ça on peut en parler". Et il nous parlait de Keaton, de ce qu'on peut faire avec une chaise, avec des moyens extrêmement minimalistes, presque de l'absence. Grand pantomime, il travaillait avec l'absence pour être encore plus expressif. Cela, je ne l'oublie jamais. Je continue à découvrir dans les films de Tati. C'est un très grand maître : surtout ne pas tout dire. Le secret c'est l'imaginaire de celui qui regarde.

Le JSD. Vous dirigez le théâtre de La Criée à Marseille depuis 2011, vous avez eu plusieurs collaborations artistiques avec Jean Bellorini (vous avez fait les costumes de Karamazov, de la Bonne Âme du Se Tchouan, il a fait les lumières de Trissotin, de La Fuite !...) Avez-vous une même vision de ce que doit être un théâtre dans la cité ?

M.M. On réfléchit ensemble sur ce qu'est la mise en œuvre d'un théâtre généreux dans la cité, et comment valoriser joyeusement et profondément nos outils artistiques. C'est une vraie conversation artistique, sur la troupe notamment, sur ces centres dramatiques nationaux qu'on nous confie. Ensuite, je ne veux pas parler à sa place mais je pense que nous sommes dans l'étonnement du travail de l'autre. Quand Jean éclaire le spectacle, il est dans un autre lieu, une autre perspective, une poétique de la lumière. Quand je fais des costumes, ou des accessoires, il s'agit d'entrer dans un univers, avec doigté, de poser des couleurs sans brutaliser le spectacle, c'est un endroit où j'aime aussi beaucoup être.

Propos recueillis par Benoît Lagarrigue

La Fuite !, du 29 novembre au 17 décembre au TGP (59, boulevard Jules-Guesde, salle Roger-Blin), du lundi au samedi à 20 h, dimanche à 15 h 30. Relâche le mardi. Durée : 3 h 15 (avec entracte). Tarifs : 6 € à 23 €. Réservations : 01 48 13 70 00 ; www.theatregerardphilipe.com

Réactions

L'auteur, le titre et également peut-être le metteur en scène pourrait laisser penser à une pièce compliquée. Ce n'est pas le cas : c'est une création originale accessible à tout public et à la fois drôle et parfois poignant. Si vous voulez passer un bon moment, vous savez ce qui vous reste à faire ...

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